Pendant six mois, il m’a dit « à mardi » à la fin de tous nos cours du mercredi.

V. est un apprenant Ukrainien, réfugié de guerre et sourd profond. Son parcours linguistique est particulièrement singulier : élevé dans une famille entendante, il a appris la langue des signes russe, très proche de la langue des signes ukrainienne qu’il utilise aujourd’hui, sans pouvoir la partager avec ses parents. Il communique avec sa famille en ukrainien oral, mais ne l’entend pas. Il apprend désormais le français écrit et la langue des signes française.

L’apprentissage des jours de la semaine a été particulièrement compliqué. J’ai mis les jours en contexte en partant d’une de mes semaines de travail. Puis j’ai interrogé V. sur sa semaine en Ukraine. On a discuté de ses parties de pêche des samedis et dimanches matin, des balades en forêts les mêmes jours après-midi avec les parties de foot au retour avec son neveu quand il était en visite d’Odessa. J’ai eu droit à une flopée de photos familiales, il ne manquait que l’odeur du barbecue. J’ai également tenté de rapporter les jours aux planètes mais V. ne semble pas les connaître dans sa propre langue.

La langue n’est pas qu’une question de technique, c’est la façon dont on l’habite et le lien que l’on a avec elle qui permet de faire des « mots à soi ». (Volle R-M. (2022-2023). Appropriation des langues et des savoirs, Cours TV33FLE, Université Paul Valéry)

V. n’a aucun problème à repérer les jours et les situer dans le temps. Pourtant, nous avons cours tous les mercredis et les samedis depuis six mois, mais il se trompe encore à la fin de la séance en me disant systématiquement « à mardi » quand je pars. Par contre, s’il a prévu une sortie vélo avec un ami, il pense bien alors à me demander s’il est possible de décaler le cours du samedi à un autre moment (Comme si rapporté à une action, à un plaisir, le mot reprenait tout son sens). Il semble mélanger les jours quand il les écrit (merdi, marcredi, marcdi). Pourtant, il ne fait pas d’erreur sur certains mots qui semblent avoir une forte résonnance pour lui et qui ont cependant une orthographe peu conventionnelle (femme, fils, fille, enfant, homme, football). L’orthographe des listes de mots est toujours plus complexe à mémoriser (chiffres, jours, mois), le mot n’a pas d’identité propre quand il fait partie d’une liste. D’où l’importance de le contextualiser, de lui donner une identité en lui associant des émotions pour que l’apprenant puisse le reconnaître et associer sa graphie au mot et ne plus faire d’erreur.

Je me permets toutefois de faire une autre hypothèse concernant les jours de la semaine : pour V., en France, tous les jours se ressemblent : il est en attente. Chaque jour est indifférencié, il n’y a plus les plaisirs de la pêche, du foot, des balades en forêt. Les jours se confondent dans l’attente des nouvelles de son pays, l’attente de l’annonce de la fin du conflit.

Emilie Zangelmi

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